Pour rester dans la tonalité "décryptage politique" à la mode en ces semaines de démarrage du gouvernement Fillon, je voudrais vous faire part d'un hiatus que personne, à ma connaissance, n'a encore commenté. Celui entre les apparences de modernisation des périmètres ministériels et la réalité du pouvoir telle qu'elle s'inscrit dans la constitution du cabinet du Premier ministre.
Côté boutique, donc, pour commencer, des ministères rénovés dans leurs appellations et leurs attributions (à défaut de ministres toujours très neufs). Plus de ministère du budget, mais un ministère des "comptes publics" ; plus de ministère de l'équipement, mais un grrrrrrand ministère de l'écologie, du développement et de l'aménagement durable. Une audacieuse fusion entre ministère de l'économie et ministère de l'emploi (encore que l'on puisse douter de la réalité d'une "fusion entre égaux") ; le rattachement de la fonction publique à Bercy ; et, bien sûr, la constitution ex nihilo du fameux ministère de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du co-développement (and counting...).
Passons sur les cheveux que doivent s'arracher les directeurs de systèmes d'information qui doivent revoir leurs plans d'adressage en catastrophe et s'enquérir de la disponibilité des noms de domaines à nationaliser d'urgence (félicitons au passage M. Gérard Mousset, heureux détenteur de Comptes.fr). Passons sur les nuits blanches à paufiner les décrets d'attribution et à trouver les Yalta nécessaires à répartir les administrations entre tutelles. Passons sur les franchissements de lignes jaunes par les éminences trop désireuses de communiquer (le pauvre Eric Woerth vient d'en faire les frais sur la détaxation des intérêts d'emprunts) et les conflits pour s'assurer la fidélité de telle ou telle institution (de la danse du ventre de Brice Hortefeux devant la police de l'air et des frontières à celle de Michèle Alliot-Marie devant sa chère gendarmerie). On est prié de croire que tout cela va fonctionner parfaitement et même que c'est de ce grand chamboulement que va sortir, enfin, la réforme de l'Etat tant attendue.
Mais côté cuisine ?
Vous me direz, justement, on ne peut pas savoir... Sauf que la République oblige les ministres à publier au Journal Officiel la liste de leurs conseillers et leurs attributions. Et que, le premier, François Fillon a donc fait connaître son cabinet. Une lecture un peu aride, certes, mais pleine d'enseignements.
Alors, retrouve-t-on en cuisine ces innovations sémantiques et organisationnelles ? Evidemment, vous imaginez la réponse : absolument pas, au risque de compliquer particulièrement la connexion entre Matignon et les divers ministères. Ainsi, la liste des titres de conseillers est aussi sage qu'un gouvernement des années 1960, avec des intitulés infiniment plus classiques que ceux des ministères qui leur correspondent : les conseillers pour le budget et pour la fiscalité et les prélèvements obligatoires (ce qui doit être une bonne définition des "comptes publics") côtoient celui pour les affaires intérieures (et non de l'intérieur) et celui pour les finances sociales (une version techno de la "vie associative" ?). Plus curieux, certains conseillers consolident les portefeuilles de plusieurs ministres : deux, pour le conseiller pour l'éducation nationale, l'enseignement supérieur et la recherche ; et même trois pour le conseiller pour l'industrie, la recherche et l'énergie, qui devra par ailleurs se coordonner avec ses camarades de la recherche industrielle et du développement durable. Quant à l'écologie, au niveau du cabinet du Premier ministre, on n'en trouve plus trace, restons sérieux !
Vous vous dites peut-être à ce stade que je pinaille, et qu'il n'y a pas de nécessité à ce que la carte du cabinet du Premier ministre soit identique à celle du gouvernement. Passez-moi cette inoffensive lubie, et convenez que cette analyse conduit à se poser une question : puisque ce n'est pas à partir des portefeuilles ministériels qu'a été constitué le cabinet de François Fillon, quel en a été le principe organisateur ? Reprenons la liste, décidément passionnante. Car non seulement elle précise les attributions des conseillers, mais elle indique également, pour ceux qui sont fonctionnaires, leur corps et leur grade. Que nous apprend cette deuxième lecture ? Que le classicisme de l'architecture du cabinet Fillon reproduit en fait celle de la technocratie habituelle, pourfendue par Nicolas Sarkozy dans sa campagne (et par Jacques Chirac avant lui, et par tous ceux qui lisent les discours que leur écrit le talentueux Henri Guaino).
Quelques exemples ? La conseillère pour les finances est... Inspectrice des finances ; le conseiller social... inspecteur général des affaires sociales ; celui pour les affaires intérieures... Préfet. Celle pour la Justice ? Magistrate. Enseignement et recherche ? Agrégé, bien sûr ! A la macro-économie ? Un administrateur de l'INSEE ! Du côté des ingénieurs ? A l'industrie, la recherche et l'énergie, un ingénieur des mines. Au développement durable, un Ponts et Chaussées. A l'espace et à la recherche industrielle ? Une ingénieure de l'armement. Et mon préféré pour finir : à l'agriculture, la pêche et la forêt ? Un ingénieur du génie rural, des eaux et des forêts, naturellement !
Comprenez-moi bien : il n'y a là nul scandale - ni même beaucoup d'originalité, on retrouverait la même chose si on consultait la liste des cabinets Jospin, Raffarin ou Villepin. Et les titulaires de ces charges ne sont pas en cause - il y a là des gens remarquables et dévoués (ce dévouement est allé, pour au moins l'un d'entre eux, jusqu'à rempiler après avoir exercé des fonctions similaires dans un cabinet primo-ministériel du camp opposé). Mais cette réalité demeure : c'est la logique des grands corps qui structure le cabinet Fillon, quoi qu'on en dise dans le poste.
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1 commentaire:
Intéressant et amusant !
Tu aurais pu ajouter (mais je suis sur que tu y as pensé) que ce classicisme adminsitratif contredit certes(ou n'épouse pas comme leur discours aurait nous le faire espérer) le découpage ministériel, mais que celui-ci ne suit pas davantage un autre découpage structurel plus nouveau : celui de la Lolf.
Le découpage ministériel actuel est donc structurellement coincé entre les corps d'une part, et les missions lolf d'autre part. C'est pas tres tenable... Soit on finit par ajuster les ministères sur les missions ou lolf, soit l'inverse (les 2 sont peu probables) soit plus vraisemblablement on continue à faire ce que l'on adore faire par dessus tout en France : dessiner une architecture de facade d'un pur classicisme pour remplir de baroque , de bricolage, l'intérieur du palais. Sauf que la déconnection croissante des 2 est une des sources de l'inefficacité de l'Etat et sa solution une partie de la réforme de ce meme Etat....
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